BOURGUIBA (2)

« En juin 1955, l’autonomie interne de la Tunisie fut acquise. Quelques jours plus tard on annonça l’arrivée de Bourguiba dans notre ville. Il arrivait par la mer, sur un remorqueur, à Phar Kerkenna, le port de pêche autour duquel s’étendait un vaste terrain vague. Mon père décida de nous emmener, David et moi, à la manifestation. La ville était en ébullition. Ma mère était inquiète.
« Félix, tu es sûr que ce n’est pas dangereux ?
– Cesse de te faire du mauvais sang. Les temps ont changé. La paix est revenue. Tout le monde veut la même chose aujourd’hui : du pain, du travail, de la tranquillité. On s’est toujours bien entendu avec les Arabes, non ? Qu’est-ce qu’on a fait contre eux, nous ? »
Un fleuve d’hommes et de femmes avait inondé la ville. Des milliers de villageois débarquaient de camions, d’autobus, de chariots pleins à craquer. D’autres arrivaient à pied, en tenue de fantasia. Des groupes de lycéens avaient sorti les premiers drapeaux rouges avec le croissant et l’étoile. Même les enfants scandaient :
« Ahia* Bourguiba ! Vive Bourguiba ! »
Le grand terrain vague face à la mer était noir de monde. Une foule silencieuse et pacifique au regard tendu vers l’horizon. Mon père nous avait lâché la main et nous marchions devant. La foule s’écartait sur notre passage. Des hommes l’interpellaient :
« Félix ! Tu es Tunisien ! Tu es né sur cette terre ! Félix ! Reste avec nous ! Vive Mendes-France ! Les Juifs sont nos frères ! Félix, ne quitte pas ton pays ! Reste avec nous ! Félix, Bourguiba a pris un ministre juif ! C’est ton pays ici ! »
II répondait par un sourire. Une clameur s’empara peu à peu de la foule. Elle enfla d’abord lentement puis de plus en plus fort. Ahia Bourguiba ! La foule scandait ce nom d’une seule voix. Bientôt le cri sembla monter de la racine des arbres, des murs des maisons. La terre entière battait du pouls d’un même cœur. Des roulements de tambour résonnaient au creux de l’estomac. Ahia Bourguiba ! Le bruit des vagues, le marteau du forgeron, le sabot des chevaux, le sifflet de la locomotive Sfax-Gafsa, la flèche d’argent couverte de la poussière jaune du désert : Ahia Bourguiba ! Le vent dans les arbres, le chant des oiseaux, la vibration de l’air brûlant au-dessus du macadam qui fondait au soleil : Ahia Bourguiba ! Les chalutiers déclenchèrent leur sirène. Tous les klaxons de la ville se mirent à marteler : Ta-ta ta-ta-ta Ahia Bourguiba ! Des milliers d’hommes se mirent à courir vers la mer. Ils plongeaient dans l’eau du port. Le bateau de Bourguiba était là. Nous étions montés sur un monticule de terre et regardions en silence. Dans la foule, je vis Miloud qui courait avec les autres. Quand il nous aperçu il vînt nous embrasser et voulu rester près de nous.
« Va avec les autres », lui dit mon père.  »
Extrait de SFAX, LA LIGNE DROITE de moi-meme. Sur Kindle-amazone.

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