POURQUOI JE TIENS TELLEMENT A FAIRE CE FILM

J’ai quitté la Tunisie à l’âge de dix-huit ans, en 1963, pour poursuivre mes études en France.
Je n’étais pas diffèrent des autres Tunisiens qui rêvaient de passer de l’autre côté de la méditerranée. Je n’ai jamais eu l‘impression d’avoir été chassé. Mon père et ma mère, restés en Tunisie, vinrent rejoindre leurs enfants trois ans plus tard.
La dictature, le tourisme de masse, ont achevé de m’éloigner des plages tunisiennes que nombre de mes amis d’enfance, retrouvaient à chaque congé.
Et puis, surtout, il y avait « les problèmes politiques » comme on disait avec une certaine pudeur. (Juif dans un pays musulman, ce n’est pas facile. Surtout depuis la création de l’état d’Israël).
Je m’étais éloigné et ne regardais plus mon pays natal que comme un souvenir de jeunesse. Jusqu’à mon accent que je m’efforçais de gommer. Mon engagement politique, radicalement de gauche, consacrait cette définitive rupture, cet éloignement. Je rejoignais ma nouvelle identité, je liquidais l’ancienne. Le militantisme politique, la photographie, mes errances, toute ma façon de vivre, me séparait de ceux qui gardaient un attachement pour le pays de leur jeunesse à travers les restaurants tunisiens et les vacances à Hammamet.
Les derniers événements ont brutalement rappelé la Tunisie à mon souvenir, et pas de n’importe quelle manière.
« Fils du pays », on le reste à vie.
Une photo prise durant les évènements qui ont conduit à la chute du Président en janvier 2011 m’a bouleversé : Une jeune femme brandissait une pancarte lors d’une manifestation de la révolution de jasmin à Tunis :  » Juifs, chrétiens, musulmans. Nous sommes tous Tunisiens. »
C’était une photo de Rim Temimi.
« Se retrouver, oui, cela fait partie de la révolution de Jasmin. » me confia-t-elle. “ Si la paix au Moyen-Orient doit être signée, cela devra se faire à La Goulette.” ajouta-t- elle en riant. (La Goulette est une station balnéaire de la banlieue de Tunis fréquentée par les juifs et les musulmans)
J’ai passé ma jeunesse dans une Tunisie indépendante, et non pas dans un régime colonial. Mon père adhérait totalement au régime de Bourguiba. La Tunisie en révolution, c’est la Tunisie que je connais. Je me souviens des militants indépendantistes qui venaient nous prévenir qu’une manifestation violente allait avoir lieu et qu’il fallait rentrer à la maison. Je me souviens des grévistes de l’entreprise de mon père, lequel soutenait leur mouvement pour l’indépendance. Je me souviens de l’accueil triomphal que la ville avait fait à Bourguiba au lendemain de l’indépendance. J’étais mêlé à la foule au bras de mon père. Je me souviens des milliers d’enfants qui marchaient pieds nus, dés l‘aube, leurs livres d’école sous le bras, le long des routes qui menaient à la ville. Je me souviens des paysans qui descendirent en masse sur la ville, brisèrent les grillages qui fermaient le port et s’emparèrent des sacs de riz de l’aide américaine sur les quais. La révolution tunisienne de 2011 avait à la fois le visage familier d’un pays que je reconnaissais et l’élan révolutionnaire de mes vingt ans.
La seule fois où j’ai eu peur, ce n’était pas en tant que Juif mais en tant que Français, lors de la guerre de Bizerte en 1961, lorsque les forces françaises affrontèrent l’armée tunisienne à propos d’une base navale. Enfermé dans notre appartement, tout volet tiré, j’entendais les clameurs des manifestations anti-françaises. J’avais peur d’être tué par une foule en colère.
J’ai connu Sonia Fellous à Paris il y a quelques années. Elle est de Tunis. Je suis de Sfax, plus au sud.
En l’écoutant parler de son travail, de notre histoire commune marquée par la même expatriation, de ses inquiétudes aussi, j’ai eu, à mon tour, envie de témoigner, d’intervenir. J’étais à nouveau concerné.
Je mets l’injustice des spoliations dont mon père (ex champion de Tunisie de boxe, président de la chambre de commerce de Sfax dans la Tunisie indépendante, envoyé en France par le gouvernement tunisien pour établir des échanges commerciaux) fut la victime sur le compte des nombreuses injustices qui ont marqué cette époque et je n’en garde aucune amertume.
La seule nostalgie qui m’habite n’est ni celle de la cuisine tunisienne ni celle des plages de sable fin mais celle d’une occasion ratée, la possibilité d’une cohabitation heureuse et exemplaire. Mes amis de jeunesse étaient autant musulmans que juifs, et on ne se souciait même pas de nos origines. Je suis sûr que c’est l’absence de démocratie qui a provoqué cette rupture entre Juifs et Musulmans bien que la plupart affirment que c’est plutôt la guerre au Moyen-Orient.
Le choix d’un sujet obéit à une série de paramètres assez complexes et mystérieux qui nous plongent au cœur de nos désires. Les conflits entre Juifs et Arabes sont un déchirement duquel il m’est difficile de m’extraire.
Dans un précédent film, tourné en Israël, je m’étais déjà intéressé aux rapports entre Juifs et Musulmans. Dans « Trans-Highway-Israël », j’avais suivi la construction d’une autoroute avec l’ambition de placer ma caméra entre les deux camps, des deux côtés de la route, à une intersection, de l’autre côté du décor. Mais le mur de séparation longeait la route frontière.
Le souvenir de la présence juive en Tunisie est la plupart de temps celui d’un temps heureux. Le sort de cette communauté n’est pas totalement réglé. Le futur est imprévisible.
C’est pour toutes ces raisons que je tiens tant à faire ce film.

7 réflexions au sujet de « POURQUOI JE TIENS TELLEMENT A FAIRE CE FILM »

  1. L angle d approche que tu proposes est tres interessant et sort du folklore habituel des juifs Tunisiens nostalgiques de la cuisine et des plages.
    Je suis interesse par ce projet.

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  2. Bonjour!
    Je m’appelle Danielle Chemouny Seger et suis née le 19 mai 1946 à Tunis.
    J’ai habité jusqu’à mes 5 ans au 52, rue Kléber à Tunis, et j’avais un petit camarade de jeu qui s’appelait Elie Cohen et qui venait souvent chez mes parents et grands parents.
    Mes parents,Lucien Isaac Chemouny et Mathilde, mes grands parents Alexandre et Ninette Chemouny.
    J’aimerai beaucoup avoir des nouvelles du « petit » Elie Cohen, j’ai une ancienne photo prise chez mes grands parents si cela peut aider.
    Alors peut être à bientôt pour des retrouvailles?
    Danielle Chemouny Seger

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    1. Bonjour et meilleurs vœux pour une nouvelle année pleine de santé, de bonheur et de succes pour vous et vos proches. Je suis de Sfax, donc je ne suis pas le petit Elie… mais je suis très content que mon projet ait retenu votre attention. Votre intérêt est, pour moi, la chose la plus importante et j’espère qu’on aura de nouveau l’occasion d’échanger des souvenirs et des impressions. Amicalement.

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